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juin 15, 2015

Sortir du purgatoire

La plupart d’entre nous vivons au purgatoire. Ce n’est pas l’enfer, mais définitivement pas le paradis. Une sorte de salle d’attente perpétuelle, un entre-deux dont on ne s’échappe pas.

Le purgatoire, c’est cet endroit où on ne veut pas rester, cette situation où l’on se trouve uniquement parce qu’on y est obligé. Un no man’s land où on compte les heures. On y est « en attendant », même si on n’en sort jamais. On y passe pour aller ailleurs. On veut être n’importe où sauf là.

Le purgatoire, c’est croire qu’il faut être ailleurs que là où on est. Et qu’il vaut mieux donc se dépêcher de se débarasser de ce qui se trouve en face de nous pour enfin, enfin se retrouver au paradis auquel on aspire.

C’est aussi croire qu’il faut mériter son ciel. Que notre situation présente défectueuse est la punition de notre insuffisance, de nos erreurs.

Au purgatoire, quand on fait quelque chose, c’est toujours dans l’espoir d’obtenir autre chose, de se retrouver ailleurs, au paradis du futur. Au purgatoire, on ne fait « ceci » que pour arriver à « cela »…

  • S’habiller pour aller au travail
  • Travailler pour arriver à la fin de la journée
  • Préparer le repas pour pouvoir manger
  • Manger pour pouvoir retourner au travail
  • Faire la vaisselle pour être débarassé
  • Faire le ménage pour pouvoir aller se coucher
  • Marcher ou conduire pour arriver quelque part
  • Parler pour obtenir quelque chose
  • Etc

Même le travail de son art, même la contribution la plus précieuse peut être accomplie de cette façon, l’esprit obsessivement tourné vers la reconnaissance, l’argent, le pouvoir qu’on espère en tirer — ou le but arbitraire qu’on souhaite atteindre.

En attendant Godot

L’ennui: puisque le purgatoire n’est pas un lieu physique, on ne peut s’en échapper. Au contraire, l’ingéniosité du piège fait que plus on essaie d’y échapper, plus on s’y retrouve prisonnier.

C’est qu’en fait le purgatoire n’existe que dans notre imagination — ou plutôt dans la façon dont on dirige notre attention.

Si on ne peut s’en échapper, on peut en sortir. Simplement en voyant de quoi il est fait.

Les personnages de En attendant Godot sont au purgatoire. Ils attendent quelqu’un qui ne viendra jamais. Les comédiens qui jouent ces personnages, en revanche, ne sont pas condamnés au purgatoire. Et pourtant ils disent les mêmes choses, font les mêmes gestes que les personnages qu’ils incarnent!

La différence: ces derniers savent qu’ils ne sont pas vraiment en train d’attendre. Ils sont conscient d’être plutôt, là, MAINTENANT, en train de vivre un moment incandescent, unique, précieux. Ils se meuvent, disent leurs répliques comme si rien d’autre n’existait, comme si rien d’autre, juste là maintenant, n’avait d’importance.

« L’éternité c’est long, surtout vers la fin », disait Woody Allen. Notre purgatoire aussi, il peut être long. Long comme un très mauvais, et très complaisant, film. Heureusement, personne ne nous oblige à rester jusqu’à la fin.

Yan

Photo: Machineries, ©Yan Muckle 2015