Image
Top
Navigation
août 6, 2017

Se concentrer sur l’essentiel

Réponse à un ami:

« Mon cher,

Désolé d’avoir mis tant de temps à te répondre… La fatigue m’en a empêché. En fin de compte, notre soirée et ta réponse du lendemain m’ont inspiré quelques réflexions. Voici ce que ça donne:

S’il y a quelqu’un qui doit s’excuser, c’est moi. Le manque d’énergie m’amène à manquer également de patience, et à me montrer inutilement cassant. Désolé de n’avoir su te donner, l’autre soir, que de la désapprobation — certainement la dernière chose dont quiconque a besoin…

Si j’avais été mieux disposé, je t’aurais gentiment taquiné quand tu t’adonnais à ces « ratiocinations », je t’aurais invité à redevenir conscient que le simple fait d’être vivant est un privilège… Et que, le temps nous étant compté, mieux vaut en effet nous en tenir à « l’essentiel ».

Ma condition présente m’amène sans doute à moins l’oublier que toi — et, à l’inverse, à craindre davantage de gaspiller ou mésuser le temps qui m’est encore accordé. Je suis plus obsédé de m’en tenir à l’essentiel que je l’étais avant. Comme l’écrivait Oliver Sacks peu de temps avant d’être emporté par un retour de son cancer (il avait alors dépassé le cap des quatre-vingt ans, le chanceux): « There is no time for anything inessential. I must focus on myself, my work, and my friends. I shall no longer look at the NewsHour every night. I shall no longer pay any attention to politics or arguments about global warming. »

Mais qu’est-ce qui, justement, est essentiel pour toi maintenant? Qu’est-ce qui mérite la dépense de ton attention, de ton énergie, de tes pensées? Peut-être justement que l’essentiel pour toi est de faire tout ce qui est en ton pouvoir pour changer la politique culturelle au Québec, et que tu as vraiment l’intention de faire quelque chose à ce sujet (auquel cas tes réflextions de l’autre soir ne seraient pas des ratiocinations)… Mais je doute que ce soit là ta mission, ta véritable ambition 😉

À défaut d’avoir la « chance » d’être secoué par la maladie ou une autre épreuve qui nous met face à notre fin prochaine inévitable, je crois qu’il vaut la peine de se demander (et imaginer jusqu’à s’en sentir ému, jusqu’à éprouver une réponse viscérale plutôt qu’intellectuelle):

Si tu apprenais qu’il ne te restait que quelques mois à vivre… Que tu n’avais plus le temps de rien accomplir d’envergure… Quels seraient tes regrets? Que souhaiterais-tu vivement avoir eu le temps de faire, de donner, de recevoir? Et si un sursis soudain te permettait d’en accomplir/donner/recevoir un, ou deux, ou trois… Que choisirais-tu à l’exclusion du reste?

(Bien sûr, vient un temps — quand « notre temps est venu » — où il faut laisser derrière soi tout regret de ce qui est, de ce qui n’a pas été et de ce qui ne sera jamais, parce que l’idée même de regret serait alors un obstacle à notre toute dernière tâche: tout laisser derrière soi pour entrer nu dans ce prochain chapitre de l’être, où l’on ne peut rien emporter… Mais en attendant, je crois qu’un pareil exercice peut servir de compas pour tendre vers ce qui constitue notre essentiel.)

Il me semble qu’un manque de clarté à ce sujet est la cause de bien des errements, de bien des malheurs — et d’une bonne part de cette propension à l’inquiétude qui est le symptôme d’un mental qui tourne à vide faute de projet qui fasse sens.

Personnellement, je ressens d’autant plus vivement ces jours-ci la brûlure de cette question que l’énergie me fait défaut. Je SAIS ce qui est imporant pour moi, ce qui constitue l’essentiel — en même temps que ma capacité d’action brute est plus réduite que jamais.

Mes regrets, si je venais à mourir dans les mois qui viennent? Avoir gaspillé tant de moments sans en apprécier la beauté intrinsèque; ne pas avoir oeuvré davantage (ie ne pas avoir écrit plus de livres); ne pas avoir exploré le monde autant que je l’aurais voulu; m’être souvent isolé dans le confort de mes préoccupations, privant ainsi mon entourage de mes dons de compréhension, de vision, de compassion.

En découle ce qui tient encore la route, pour moi:

  • aimer, goûter, apprécier — rester à l’affût de la Merveille présente à chaque détour, dans chaque interaction, et lui offrir ma gratitude attentive (chose que j’oublie encore fréquemment de faire quand je suis trop occupé à me plaindre);
  • échanger — promouvoir chez mes semblables (et en moi-même) une vie menée avec un peu plus d’intention, un peu plus de grâce, dans la conscience de la plénitude;
  • écrire — continuer à témoigner de l’aventure d’être vivant;
  • et apprendre, bien sûr, apprendre et explorer — et rire! — parce que je ne me lasserai jamais de la richesse sans pareille à laquelle nous participons.

Et toi? Qu’est-ce qui reste debout quand tout le reste fout le camp?

Merci d’exister et d’être mon ami,

Yan »