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mars 12, 2017

Route incertaine — Guatémala

Un homme armé d’une machette nous a assailli l’autre jour, sur un sentier escarpé quelque part entre Jaibalito et Tzununá.

Les surprises se sont multipliées durant ce séjour au Guatémala, me démontrant une fois de plus que nous ne savons pas grand-chose des inflexions de la route sur laquelle nous marchons, ni de ce que nous y rencontrerons.

Nadia et moi avions pris le bateau jusqu’à Santa Cruz, par un beau matin clair, avec pour projet de revenir par la suite sur nos pas en empruntant le sentier de montagne qui surplombe le lac. Après avoir mangé à la Iguana Perdida, avec vue directe sur le lac coiffé de ses volcans, nous nous étions mis en marche le long de frêles pontons de bois courant au bord de la rive, jusqu’à ce qu’une petite enseigne nous indique la route pour Jaibalito: un petit sentier escarpé qui grimpe jusqu’à quelques centaines de mètres au-dessus de l’eau, puis serpente le long de la montagne.

Un autre moment splendide et tranquille au bord du lac Atitlán, comme je n’avais eu de cesse d’en vivre depuis mon arrivée trois semaines auparavant. Un autre moment magique, un peu à l’instar de ces rencontres incroyables qui ont jalonné mon séjour.

Après Jaibalito, le sentier grimpait encore jusqu’à une zone boisée. Nous avancions à bon train, arrêtant de temps à autre pour admirer la vue. Le sentier était désert; c’était comme si la montagne et le lac étaient pour nous seuls.

Jusqu’à ce que ce type dans la jeune vingtaine surgisse dans la pénombre boisée, et qu’il aggripe le bras de Nadia en arrivant à sa hauteur. Une machette luisait dans sa main droite (les hommes comme les femmes se promènent presque toujours une machette à la main, c’est leur outil de base pour défricher, couper du petit bois, etc).

« Money », a-t-il dit.

« Eh! No, no money! » que nous avons dit en coeur, pendant que Nadia retirait son bras.

Il s’est alors tourné vers moi, s’est approché en pointant sa machette. Il a tendu sa main gauche vers ma poche de pantalon.

« Si, tiene dinero. Rápido, rápido! »

Pas le temps de penser. J’ai plongé la main dans ma poche et en ai tiré un billet de 100 quetzales (environ 20 dollars), le lui ai donné. Plus d’argent maintenant, c’est tout ce qu’on a…

« No, tiene más! More money, rápido! »

Rápido. Il pointait sa machette vers moi. Sa main était déjà en train de s’immiscer dans ma poche droite — la même où, je m’en rendais compte soudainement, j’avais fait l’erreur de loger mon iPhone 7 Plus. Je ne voulais PAS qu’il mette la main dessus. J’ai donc repoussé sa main, deux fois, trois fois.

« No, no tenemos más! Señor, por favor! »

Je n’apercevais que des détails dans ce qui semblait se dérouler beaucoup trop vite — sa main, sa machette, ses yeux fiévreux. J’ai eu le sentiment qu’il ne voulait pas utiliser sa machette.

Il s’est tourné vers Nadia, a fait deux pas vers elle.

« À toi maintenant, donne-moi ton argent, rápido! », a-t-il dit en espagnol, tout en tentant d’aggriper la petite sacoche que Nadia portait en bandoulière — une autre erreur, transporter son argent et son passeport dans un petit sac facile à dérober.

« No! Señor, por favor! »

J’écartais les bras comme pour implorer sa clémence, le rappeler à la raison — et de toute façon je ne trouvais pas d’autres mots à dire que ce « señor, por favor » prononcé lentement.

Je ne sais pas si c’est cet appel à la raison, ou notre résistance répétée, qui l’a finalement fait hausser les épaules et détourner la tête en lâchant un soupir d’exaspération. Il a lâché quelques mots en qakchikel (pour nous maudire, sûrement) et a commencé à s’éloigner dans la direction dont nous venions.

La même seconde nous nous sommes aussi remis en marche, sans courir mais en mettant un maximum de distance entre nous en un minimum de temps. Au bout de quelques minutes, pendant lesquelles je me rendais compte que j’étais essouflé comme si je courais, nous nous sommes retournés: plus trace de l’assaillant. On s’en était tiré avec vingt dollars, et une frousse qui allait nous coller aux tripes pendant encore quelques heures.

Tout ce que je n’avais pas prévu

Je « savais » que des gens se faisaient dévaliser de temps à autre sur ces sentiers. J’avais même répondu à la question de Nadia, la veille, sur ce sujet, par un « c’est une possibilité ». Mais je ne prévoyais pas que cela nous arriverait, à nous. La surprise a été totale.

De la même façon, je ne pensais pas m’asseoir à trois reprises sur la véranda d’un vieux hippie qui facilite des « cérémonies de cacao ». Je ne prévoyais pas que, entassé là avec une vingtaine d’autres personnes, j’allais boire une mixture de cacao brut et de piment qui m’amènerait dans une méditation longue de plusieurs heures.

Je ne prévoyais pas, dans mon petit bled guatémaltèque, suivre une série de traitements d’acupuncture auprès d’un américain spécialiste de la prise du pouls et de la lecture de la langue.

Je ne m’attendais pas à rendre visite chaque jour, pendant plusieurs semaines, à un médecin ontarien qui vit au Guate depuis 25 ans et qui est devenu plus « alternatif » que le plus alternatif des guérisseurs. Je ne pensais pas que cet homme (qui avait eu un cancer grave et s’en était guéri sept ans auparavant) allait m’inviter à venir occuper une place sur son divan chaque jour pour utiliser un appareil radio-électrique, pendant que des hippies de passage allaient et venaient dans ce qui ressemblait plus à une auberge espagnole qu’à une maison, et que le « Docteur Bill » papillonnait d’une personne à l’autre pour lui prodiguer soins ou encouragements… Je ne prévoyais pas être introduit, dans la pièce sombre de cette petite maison, à une nouvelle avenue de traitement possible pour mon cancer (qui ne m’inspire pas de grands espoirs, c’est vrai, mais il ne sera pas dit que je n’aurai pas essayé tout ce qui est à ma portée).

Je ne pensais pas que les douleurs que j’avais connues au Pérou reviendraient en force dans les dernières semaines du voyage. Je ne m’attendais pas à ce que la tumeur croisse à nouveau de façon à me faire me lamenter des nuits durant à mon retour. Je ne pensais pas que l’augmentation nécessaire de la posologie des médicaments anti-douleur m’amènerait à me réveiller passé midi, groggy et désorienté.

Et je ne prévoyais pas avoir hâte de reprendre la chimio, dans l’espoir qu’elle fasse fondre suffisamment la tumeur pour que celle-ci cesse d’appuyer vicieusement sur les nerfs près du sacrum.

Stabilité dans l’inconnu

Nous ne savons rien de la tournure des choses, Merveille. Impossible de prédire ce qui se trouvera sur notre chemin, ni de connaître le futur qui découlera de cette rencontre. L’improbable arrive, et voilà que tout ce qui s’ensuit en est bouleversé (ou pas, et on s’en tire avec 20$ de moins dans les poches).

Comment fonctionner dans un univers aussi imprévisible? Sur quoi ancrer les actions que l’on pose au quotidien?

Certainement pas sur la certitude illusoire que l’on connait notre futur, même proche.

Une clé précieuse et à la portée de tous: disposer d’une pratique, d’une routine fiable avec laquelle commencer la journée — avant que le monde nous assaille de ses demandes. Quelques gestes mis bout à bout qui permettent de lancer la journée dans la bonne direction, avec intention et présence. Des mouvements qui éveillent notre corps, stimulent notre vitalité, des actions simples qui nous permettent d’entrer dans le jour l’esprit clair, aligné avec ce qui nous importe le plus…

Une routine, simple, facile, qui ne requiert pas beaucoup de temps mais nous place dans un état d’esprit fécond, propice à créer le reste de la journée plutôt que de laisser celle-ci être tout entière à la merci des circonstances.

Je m’accroche à une telle pratique en ces jours où toute certitude quant au lendemain m’échappe, et où mes meilleurs plans se heurtent souvent à la réalité. Je pratique, et ça m’aide énormément. J’insère un peu de santé, de vitalité, d’amour, de créativité, de plénitude dans le jour qui s’amorce, même si le « jour » commence très tard parce que la nuit a été mauvaise. Voilà au moins quelque chose sur lequel j’ai un certain contrôle…

Merci,

Yan

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