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février 10, 2015

La façon la plus facile de se rendre à Rome

Chère Merveille,

Je venais d’arriver à Rome et j’avais une chiasse terrible. J’ai dû aller à l’hôpital pour faire examiner ma tourista. Je me souviens que le médecin de garde fumait pendant qu’il m’examinait. Il portait un gant de silicone à la main droite, pour me fouiller l’anus, et tenait sa cigarette de la gauche. La cendre était si longue qu’elle avait fini par tomber sur mon pantalon. Il ne s’en est pas aperçu.

C’est comme ça que, à dix-sept ans, j’ai eu ma première expérience romaine.

Un des beaux souvenirs de ma vie. Rétrospectivement, bien sûr.

Mais avant il avait fallu que je m’y rende. Et le départ s’était plutôt mal passé.

autoroute

J’étais à Paris. J’avais mon sac à dos, l’enthousiasme de mes dix-sept ans, et un carton sur lequel écrire ma destination, carton grâce auquel j’allais convaincre des automobilistes de s’arrêter et de me prendre.

J’entamais ce jour-là une aventure dont je rêvais depuis plusieurs mois: me rendre seul jusqu’à Rome sur le pouce.

L’aventure commençait par la nécessité d’arrêter une voiture.

Une vraie job de vendeur, ça, se tenir sur une bretelle d’autoroute en banlieue de Paris et persuader un inconnu de passer en quelques secondes de 120 km/h à zéro, pour lui permettre de passer un moment en votre compagnie.

Sauf que je ne savais rien de l’art de vendre. Et que je savais encore moins comment me rendre à Rome.

La preuve. Sur mon carton, avec mon marqueur indélébile, j’avais écrit en grosse lettres bien visibles:

I T A L I E

Non, je n’espérais pas que quelqu’un allait m’emmener jusque là. Je voulais juste faire un bout de chemin, et puis un autre. Et je me disais: s’ils savent où je vais et qu’ils vont dans cette direction, ils vont savoir qu’ils peuvent me faire faire un bout de chemin et ils vont s’arrêter.

C’était mon aventure, rien ne pouvait m’arrêter. J’allais jusqu’en Italie, moi.

Personne ne s’est arrêté. Personne. De toute la journée. La première journée de ce grand périple solitaire d’un mois, qui avait débuté dans l’ardeur, se terminait par un découragement total.

Des dizaines de milliers d’automobilistes sont passés. Personne n’a eu pitié de moi. Quelques-uns faisaient un signe exaspéré de la main, l’air de dire: « Non mais! »

Au coucher du soleil, j’ai déclaré forfait pour la journée. Je me suis traîné jusqu’à une auberge près de la bretelle d’autoroute, le moral dans les talons et l’Italie à des années-lumières de là où je me trouvais.

Le lendemain j’ai changé ma stratégie.

J’ai consulté ma carte, identifié l’agglomération la plus proche, et en ai inscrit le nom à l’envers de mon carton. Ce n’était qu’à une vingtaine de kilomètres.

Presque tout de suite une voiture s’est arrêtée et m’a fait faire un bout de chemin. J’ai répété l’exercice en inscrivant sur mon carton le prochain bled… Après quoi j’ai trouvé un autre bon samaritain.

Certains automobilistes me faisaient parcourir une assez longue distance — mais puisque j’avais pris soin d’inscrire sur mon carton une petite ville tout près de l’endroit où je me trouvais, ils se disaient: « Tintouin-les-Lambeaux! Mais je passe par là, moi! »

Et c’est comme ça que, petit à petit, je me suis rendu à Rome.

Aujourd’hui j’essaie de m’en souvenir.

Je n’y parviens pas toujours, oh non. Il m’arrive encore de me compliquer inutilement la vie comme le jeune homme naïf que j’étais. Mais quand je peux, je me souviens.

Je peux avoir l’intention d’ouvrir les horizons et de ceux qui liront mes mots et disséminer ceux-ci un peu partout sur la planète, mais je vais me contenter d’écrire pendant une heure ce matin, au gré de ce qui vient.

Je peux souhaiter être en plus grande forme physique à 47 ans que je l’étais à 20, mais je vais me contenter de m’entraîner pendant vingt minutes tout à l’heure. Et de me rendre au dojo les mardis et les jeudis pour me soumettre aux instructions de sensei Dominic, et faire ce qu’il me dit de faire.

Je peux vouloir participer à l’évolution de la conscience sur cette planète, mais je vais me contenter d’essayer d’être bon avec moi-même et avec ceux qui m’entourent aujourd’hui.

Simple. Je ne vais pas loin, juste à côté. Quelques kilomètres et j’y suis. Facile.

Je vais inscrire ça sur mon carton, tiens.

Yan

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photo: Stéphane Martin