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mars 20, 2014

La différence que l’amour fait

Personne n’a rien à foutre de ce que tu rêves de créer, Merveille.

Personne ne reste là à attendre que tu lances ton entreprise, que tu publies ton roman, que tu endisques ton album, que tu proclames ta vérité.

Je suis brutal, peut-être. Tu te dis que j’exagère.

Mais, vraiment: hormis une ou deux personnes qui te conservent en tout temps une place centrale dans leur coeur, les gens ont d’autres chats à fouetter que de se soucier de tes ambitions.

(Sans parler de tes craintes et de tes soucis.)

Le monde va son chemin, fait sa fanfare. Chacun, préoccupé de soi-même, ne prête qu’une attention très distraite à toi et à ce qui te semble important.

Pourquoi les choses seraient-elles autrement?

Tu n’es pas le nombril du monde, après tout, même si le fait de vivre dans sa propre peau donne l’impression du contraire.

Des milliards d’autres nombrils vont et viennent, s’agitent et meurent dans tous les recoins de la planète, obsédés par leurs besoins et leurs désirs du moment, leurs aspirations à plus de richesse, plus de plaisir, un peu de gloire, un peu d’amour.

Et puis il y a déjà tellement de tout

Tellement de livres, de disques, de films, de tweets, d’émissions, de produits, de services, de vedettes, de problèmes, tellement de bruit, de fureur, de rires, de cris, de gens, c’est à devenir malade.

Femme qui n'en peut plus: "Arrêtez le manège, je veux descendre!" Préposé: "Désolé madame, l'accélérateur est coincé et il n'y a jamais eu de frein..."

Femme qui n’en peut plus: « Arrêtez le manège, je veux descendre! »
Préposé: « Désolé madame, l’accélérateur est coincé et il n’y a jamais eu de frein… »

La capacité d’attention de chacun est sollicitée au maximum, érodant la possibilité non seulement de se concentrer mais même de se soucier:

Trop-plein de misère, trop-plein d’information, trop-plein de distractions, trop-plein de monde, trop-plein de mots, trop-plein d’images… Pour survivre à telle pléthore, on apprend vite à ne plus prêter attention à 99% de ce qui est lancé dans notre direction.

Quel intérêt alors d’écrire, de chanter, de développer, de jouer, de produire, de danser?

La terre va continuer de tourner même si tu ne fais rien, c’est certain. Tout souvenir de ta présence va s’estomper bien vite après ta mort. Quelle différence alors? Pourquoi faire quoi que ce soit si cela ne fait aucune différence?

Faire une différence

On ne fait rien sans croire que cela va faire une différence, même à petite échelle.

C’est comme ça: nous, humains, sommes bâtis de la sorte qu’il nous est impossible de faire quoi que ce soit qui ne fasse pas sens, qui ne fasse pas de différence à nos yeux. Ne serait-ce que la différence de nous permettre de nous sentir un peu mieux pour une minute ou deux.

Et comme on croit généralement que notre bonheur dépend de nos circonstances, on s’acharne à changer ces circonstances qui, croit-on, vont nous donner ce qu’on espère tant. Enfin heureux, enfin comblé, enfin satisfait, enfin reconnu. Enfin aimé.

On s’engouffre dans quantités de poursuites qui nous laissent surcafféinés, épuisés, avec un persistent goût de cendre dans la bouche — ce qui reste après avoir atteint un de ces fameux buts et qu’on est bien obligé de constater qu’il nous manque encore autre chose. Que le vide n’a pas été comblé.

Et on continue, et on continue, de plus en plus fatigué, de plus en plus découragé, jusqu’à ce qu’un jour on finisse par voir que:

Créer quoi que ce soit dans l’espoir d’être aimé est futile.

L’amour

Alors tu renonces. Tu laisses tomber ce qui apparaît si clairement vain. Tu te tapes une dépression d’une journée, d’une décennie. Ou tu deviens sage pour une semaine, un mois, et tu parviens à apprécier la vie sans plus rien vouloir de spécial. Tu laisses les autres courir.

Jusqu’à ce qu’un beau matin l’inspiration revienne chuchoter à ton oreille.

Juste une petite voix, presque inaudible d’abord, puis — au fil des jours, des mois — de plus en plus claire.

D’où vient-elle? Pourquoi se fait-elle si insistante?

Est-ce parce que tu as besoin de quelque chose? Non, pas vraiment.

Qu’il te manque quelque chose? Non plus. C’est bien un désir qui grandit en toi, mais un désir qui ne semble pas avoir pour fonction première de combler un quelconque manque.

C’est là pourtant. Ça veut sortir. Prendre forme.

Pourquoi?

Pour rien, on dirait.

C’est l’amour qui parle à travers toi.

La femme: "Pourquoi tu m'aimes?" L'homme: "Parce que."

La femme: « Pourquoi tu m’aimes? »
L’homme: « Parce que. »

À cause de ça peut-être, il n’est pas question d’à-quoi-bon, et tu ne te poses pas la question de la futilité. Pour la première fois, tu cesses même de te soucier de ce que les autres peuvent en penser.

Tu recommences à avoir envie d’agir. Juste pour la beauté de créer, de faire. De parler. De t’exprimer, et de te révéler à travers cela.

Pour l’amour de contribuer, de prêter main-forte à ta façon, sans fanfare.

Ce n’est pas important, pas important du tout. Et en même temps, c’est sacré.

Créer pour être aimé est futile. Mais créer par amour, ah — voilà autre chose. Qui fera peut-être, au bout du compte, une différence.

Ton allié,

Yan

photos: Kevin Dooley, Cia de Photo

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