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mai 29, 2014

Je ne dois pas avoir ce qu’il faut

Parlons de confiance, Merveille.

Ce matin j’étais couché dans mon lit, et je me disais: « Pourquoi ai-je tant de mal à écrire cette lettre? Mes idées ne sont pas claires, les mots ne viennent pas. Je suis fatigué. Ça me prend trop de temps — et puis pourquoi tant d’effort? Je ne dois pas avoir ce qu’il faut. »

I'm the one standing.

Celui qui se tient debout dans le fond, c’est moi.

La semaine dernière, je discutais avec un jeune designer. Il a monté sa propre entreprise, centrée autour de sa capacité à allier beauté et simplicité. Ses clients espèrent se le garder pour eux. Il a un MBA, travaille à partir d’un loft aéré dans le centre-ville de Montréal. Il embauche. Ça roule plutôt bien pour lui.

Mais il me disait en baissant la tête:

« Je ne suis pas bon pour vendre. En fait je n’ai pas confiance en moi. Je ne suis pas sûr d’avoir ce qu’il faut. »

J’entends des mots de ce genre presque chaque jour. Accompagnés du même sentiment de défaite. Et, toujours, de bien bonnes raisons.

Ça te dit peut-être quelque chose. Tu te sens comme dégonflée, vidée de ton énergie, vaguement déprimée sans trop savoir pourquoi — jusqu’à ce que tu réalises que tout a commencé avec le commentaire lâché par Mimi trois jours auparavant sur cette personne dont tout le monde parle, qui est en demande partout, et qui rencontre un franc succès avec ce truc si proche de ce que tu aimerais faire toi-même si seulement… Et si seulement…

Tu te rends compte soudain que tes vertèbres ont commencé à se tasser à ce moment où l’envie t’a saisie. Et que lorsque l’envie a cédé la place à la honte — celle de ne pas avoir ce qu’il faut —, ta poitrine s’est subitement affaissée.

Les voitures ont des sacs gonfables; on dirait que notre poitrine, elle, est munie d’un sac dégonflable. Suffit d’un petit choc au mauvais endroit pour que, pouf! ça se dégonfle.

Sur le sac c’est écrit:

Syndrome d’impuissance auto-acquise

Auto-acquise à force de désirer quelque chose et de le croire hors de portée.

« Je n’y arrive pas, je n’y suis jamais arrivé. »

Un pas de plus, et ça devient: « Il y a quelque chose de défectueux avec moi. Je ne sais pas c’est quoi mon ostie d’problème. Je ne dois pas avoir ce qu’il faut. »

Voilà qu’on n’ose plus trop vouloir, ni se projeter. On essaie d’acquérir un semblant de paix, une sorte de contentement dont la principale stratégie consiste à regarder dans l’autre direction… Jusqu’à ce qu’on voit quelqu’un à la télé — et tout revient à la surface. Voilà quelqu’un qui, à sa façon, est un exemple vivant de ce qu’on souhaiterait accomplir. Un exemple patent de ce qu’on n’a pas accompli. Ne sera jamais.

Quand on était jeune, et naïf, voir quelqu’un comme ça servait d’inspiration. On se disait: « Moi aussi! Attendez un peu, j’arrive! »

C’était sans compter avec les obstacles.

Derrière tout adulte qui manque de confiance, il y a un enfant qui rêvait d’être superman et qui un jour s’est écrasé douloureusement au sol. Qui avait soif de voir son génie particulier reconnu, célébré, et qui n’a jamais reçu cela. Ou, peut-être pire encore, à qui l’on a fait croire que son talent était ce qui allait le sauver — jusqu’au jour où, tôt ou tard, il s’est rendu compte que ce serait loin, très loin d’être suffisant.

La bonne nouvelle

La bonne nouvelle c’est que le syndrome, pour répandu qu’il soit, n’est qu’une pensée. Ce n’est qu’une croyance.

Ce qui veut dire qu’elle peut partir comme elle est venue. Qu’elle n’existe nulle part ailleurs que dans notre tête. Que si l’on n’a aucun contrôle sur le moment où elle choisit de nous rendre visite, on reste libre de l’aider à faire des petits ou de la négliger.

À remplacer par — au risque d’énoncer des poncifs, ou d’avoir l’air de paternaliser (ce n’est pas le cas: ce qui suit est avant-tout un aide-mémoire):

On veut ce qu’on veut. Qu’on pense pouvoir y arriver ou pas. Reste à savoir distinguer entre ce qui serait le bienvenu — mais pour l’obtention duquel on n’est au bout du compte pas disposé à se mettre dans l’inconfort ou à prendre des risques — et ce qui constitue un véritable appel et/ou répond à une vision qui nous dépasse.

Les obstacles ne rendent pas l’aventure impossible. Ils la permettent. Une aventure sans obstacles apparemment insurmontables n’en est pas vraiment une.

Tout s’apprend. Même ce qui « ne s’apprend pas ». Ce qui tombe bien, parce qu’un épanouissement digne de ce nom requiert d’être au moins fonctionnel dans tous les domaines principaux de l’existence. Et que faire une différence dans le monde par sa contribution, son art, son entreprise, constitue une invitation directe à se développer bien au-delà de ce qu’on croit possible:

Faire de l’argent. Rester ouvert devant un autre être humain. Se révéler. Offrir. Parler en public. Dire non. Se faire dire non. Se détendre au milieu du chaos. Penser. Suivre son intuition. Régner dans son royaume. Maîtriser son art. Fermer Internet. Créer. Dire oui.

Tout cela s’apprend. Parce que:

« Pas capable » et « manque de confiance » veulent dire « pas assez de pratique ». C’est le père qui parle, ici 🙂

Bref. Tu n’as pas ce qu’il faut? Apprends-le. Acquiers-le. Deviens-le.

Quant à moi, j’ai fini par finir cette lettre. J’espère que ça te servira. Il fait beau encore, je vais aller me promener au soleil. J’ai assez de pratique avec la marche à pied pour avoir confiance que, comme promeneur, j’ai sûrement ce qu’il faut.

photo: bass nroll