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juillet 31, 2014

Interdit de copuler (et de pieuvrer)

Merveille,

Avant de parler de la pieuvre (et de la copulation), je veux t’avouer qu’il y a vraiment beaucoup de choses que je ne comprends pas dans ce monde. La moitié du temps, je déambule avec l’air ahuri de celui qui vient de débarquer et qui ne comprend pas encore les règles.

Je m’arrange toujours pour que ça ne paraisse pas, bien sûr. J’ai l’air calme, maître de moi, légèrement en retrait. Un gars normal, qui sait sûrement ce qu’il fait. Je porte des vêtements, je peux soutenir une conversation. Je sais conduire, je fais de l’exercice, j’ai vaguement l’air d’avoir une sorte de métier. Je porte des lunettes, ce qui semble suggérer que je dois y voir clair.

Cet automne, je vais même donner une conférence. C’est pas du sérieux, ça?

Mais si on gratte un peu, le plus souvent je suis dans le mystère. Quand je vais bien, c’est simplement que je suis en paix avec le fait de ne pas savoir. Que j’aime ce mystère dans lequel je baigne, que je le savoure, que je m’y plonge avec délectation.

Quand je vais moins bien, je suis saisi par la peur. Et si je gâchais tout parce qu’il y a une règle fondamentale que j’ignore? Et si mon ignorance / incompétence / insignifiance dans ce monde tourbillonnant et tellement bruyant me condamnait à souffrir sans fin?

Et si je passais à côté de ce que la vie a à offrir, juste parce que je n’avais pas compris le truc?

Peut-être que tu peux m’expliquer. À moins que tu ne sois aussi médusé que moi. Et que tu as, toi aussi, l’impression d’être monté dans un autobus thaïlandais.

La vie est un autobus thaïlandais

J’y étais en 2010, dans ce pays merveilleux dont aucun étranger ne parle la langue — ce qui fait bien l’affaire des Thaïs, qui peuvent se parler sans risquer d’être compris par les touristes.

Nos hôtes étaient si charmants et (généralement) bienveillants qu’on apprenait vite à se détendre. À jouir du simple fait d’être là, de se laisser porter.

Même ma fille, neuf ans à l’époque, s’est spectaculairement enhardie pendant notre séjour d’un mois. Lors de notre dernier passage à Bangkok, j’étais émerveillé de la voir marcher une bonne dizaine de pas devant nous, frêle mais assurée alors qu’elle se frayait un chemin dans la foule dense et bigarrée. C’était beau — et à mille lieux de la peur qui l’habitait lors de nos premières excursions dans le chaos de cette capitale tropicale.

Au bout d’un mois, nous étions plus détendus… Même si la plupart des règles de ce monde nous échappaient toujours.

Subtilités culturelles

bus2

Prends cet autobus, dans lequel nous sommes montés. Je n’ai jamais compris pourquoi la compagnie a choisi de faire apposer ces vignettes à l’arrière de l’autobus. Mais je peux essayer.

Bon, interdit de copuler, d’accord. On en a tous assez de voir des gens copuler sur la banquette arrière des autobus. Un peu de savoir-vivre.

Péter aussi, franchement. Vous pouvez vous retenir jusqu’à l’arrivée. Ou le faire sans bruit (je trouve que le dessin suggère qu’il est interdit de faire des gros pets bruyants, du genre qui produisent un nuage, mais ne cible pas les pets silencieux).

Pour les deux autres, j’ai plus de difficulté. J’essaie d’imaginer le dialogue entre le responsable de la compagnie et le dessinateur à qui il a passé commande — mais ils parlaient Thaïs et personne ne pouvait les comprendre.

Interdit de mangue? De couper une mangue? À moins qu’il ne s’agisse d’un autre fruit défendu, dont je ne connais pas l’existence?

Et celui de droite… Interdit de pieuvre? De transporter une pieuvre? De pieuvrer?

Interdit de parler à une pieuvre?

Qu’est-ce qui se passerait si je sortais une pieuvre de mon sac? Ou que je me mettais à péter bruyamment dans le fond de l’autobus? Est-ce qu’ils arrêteraient l’autobus pour appeler la police? Ou est-ce qu’ils se diraient « c’est un pauvre imbécile de touriste, il ne comprend rien à rien, ignorons-le lui et sa pieuvre… »?

Comment mener sa vie, faire les bons choix, si on ne parvient même pas à savoir quoi faire avec sa pieuvre, ni quand il est considéré convenable de la sortir?

Je te dis, Merveille, je ne comprends rien à la vie. C’est trop compliqué. Essayer de comprendre les règles soulève beaucoup trop de questions angoissantes.

Mon autobus

Je préfère m’en tenir à quelques éléments sur lesquels je peux tabler et qui, pour subjectifs qu’ils soient, ne peuvent être contestés par quiconque: ce qui m’importe. Ce que je veux. Ce que j’aime. Ce que je veux créer.

Qui sont peut-être aussi dénués de fondement que l’interdiction de pieuvrer — sauf que cette fois je suis dans mon autobus. C’est moi qui fait les règles. Si je décide d’autoriser les pieuvres, c’est mon affaire.

Dans mon autobus, tout le monde peut copuler sur la banquette arrière. Tout le monde peut amener sa pieuvre. Même manger sa mangue, sans conséquence aucune. C’est mon autobus, bordel. Et j’adore les mangues.

Bienvenue à bord.

Créons ce que nous aimons,

Yan

p.s. Les spéculations sur la mangue et la pieuvre sont les bienvenues…