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août 28, 2014

Comme l’eau et l’huile

Merveille,

Je révise ces jours-ci une grosse pile de feuilles rédigées pendant l’hiver, qui deviendra éventuellement un livre. Titre de travail: Raconte-moi une meilleure histoire.

Un essai, donc centré autour de quelques idées-clé, mais aussi un récit dans lequel je me dévoile beaucoup. J’espère le compléter avant la fin de l’année.

En voici un premier extrait — avec d’autres à venir…

oilandwater

Si j’entends encore quelqu’un dire qu’être «créatif» est la capacité de mieux «résoudre des problèmes», je vais crier.

Nooon!

La résolution de problèmes est un mode d’opération radicalement différent de l’orientation créatrice.

Les gestionnaires d’entreprise peuvent se payer autant de séminaires qu’ils veulent pour entraîner leurs cadres à résoudre plus efficacement grâce à la créativité les nombreux problèmes qui se posent à eux — s’ils demeurent prisonniers de cette fixation sur les problèmes ils ne découvriront jamais la joie de créer.

Aucun roman, aucun film, aucune chorégraphie, aucune pièce de théâtre n’a jamais été créée pour résoudre un problème.

L’orientation créatrice permet l’expression de ce qu’on porte en soi et l’exploration de mondes possibles, ce qui n’a rien à voir avec le désir de résoudre un problème pour s’en débarrasser.

En fait, je crois qu’il vaut mieux considérer ces deux approches comme des choix mutuellement exclusifs. Les deux ont leur valeur, leur place, leur lieu d’application. Mais ils ne font pas bon ménage.

On confond les deux parce qu’on ne veut pas lâcher le morceau du « problème » et qu’on cherche à gauche et à droite le meilleur outil pour casser la noix qu’il représente. La « créativité » semble tout indiquée — après tout, n’a-t-elle pas été utilisée par les plus grands génies pour résoudre les plus grands problèmes?

Pour mettre fin à cette confusion, voyons les différences.

Quand je suis en mode « résolution de problème »:

  • J’ai identifié un « problème », c’est-à-dire une situation qui me dérange, me fait souffrir, et que je souhaiterais autre. Ça pue quelque part dans la cuisine, par exemple.
  • C’est mon point de départ: ce qui fait défaut, ou ce qui selon moi ne devrait pas être.
  • Je mets mon énergie et mon intelligence (incluant ma « créativité », dans le sens de ma capacité à voir les choses sous différents angles, à utiliser mon imagination) à trouver une solution. J’ai un but, et un seul: solutionner le problème.
  • Mon intention est avant tout fonctionnelle. Je veux corriger un défaut pour qu’un système défectueux ou malsain redevienne fonctionnel.
  • Mon attention se porte sur le problème à résoudre et ses composantes.
  • Plus le problème est intense et désagréable, plus ma motivation pour le résoudre est élevée… Mais lorsque mes efforts commencent à porter fruit (et que donc le problème pose moins problème), ma motivation à le résoudre perd de sa force.

Quand je suis en mode « orientation créatrice »:

  • Je pars de la perception de quelque chose que je souhaiterais. J’ai une « vision », même imprécise, même fragmentaire, qui m’attire et guide mes pas. Comme une bonne odeur qui guiderait mes pas vers la cuisine.
  • Alors que je me mets en mouvement, je cherche à me révéler à travers ce mouvement — c’est-à-dire que je me soucie de ce que j’exprime alors que je me déplace, comme un danseur se soucierait de la qualité, de la grâce et de l’intention animant ses gestes alors qu’il traverse un espace.
  • Mon intention est d’abord de créer de la beauté, ce qui peut inclure la fonctionnalité, mais pas à l’exclusion de qualités esthétiques.
  • Mon attention se porte sur cette chose pas-encore-créée-mais-en-devenir qui prend forme peu à peu et acquiert sa vie propre. Je permets et encourage sa venue au monde. Je sais que je suis au milieu de forces qui me dépassent et qui créent à travers moi.
  • Je n’ai pas de « problème ». Je permets la création de quelque chose qui n’existait pas et qui cherche à exister à travers moi.
  • La distance entre ma vision et la matérialisation de cette vision génère une tension créatrice — c’est elle qui me fait avancer. Elle me tire en avant jusqu’à ce que la vision soit réalisée ou que je ne puisse plus m’en rapprocher davantage.

Comme l’eau et l’huile

Dans la vraie vie, les deux modes peuvent se succéder ou alterner. On peut certainement partir de la conscience d’un problème, tenter de le résoudre, puis adopter une orientation créatrice qui explore les possibles, fait naître une vision qui amène à se révéler à travers sa gestation.

À l’inverse, on peut être tiré en avant par la création de quelque chose qui s’impose à nous quand, soudain, un problème concret se pose (d’ordre technique, logistique, structurel) qu’il devient impératif de résoudre avant de pouvoir continuer.

Mais la différence est marquée. Et les deux ne se confondent pas plus que l’eau ne se mélange à l’huile.

Quand je résous un problème, je cherche à me débarrasser d’une odeur désagréable qui vient de quelque part dans la cuisine. Plus l’odeur est nauséabonde, plus je suis déterminé.

Quand je crée, je suis attiré par une odeur enivrante qui vient de je ne sais trop où, mais qui guide mes pas, et dont je souhaite découvrir l’origine.

Ou encore:

J’ai l’idée soudaine d’un plat qui serait succulent si je combinais tel ingrédient avec telle et telle épice. Je ne suis pas entièrement certain, parce que je ne l’ai jamais essayé, mais je peux presque goûter le résultat à l’avance, j’en hume déjà l’arôme — et je me mets à l’oeuvre.

Quand je résous un problème, je suis contrarié. Quand je crée, je suis inspiré.
Pas la même chose.

Et je me demande, Merveille… Quel est ton mode par défaut, celui qui occupe le plus clair de ton temps?

Ton allié,

Yan

photo: Niklas Morberg