Image
Top
Navigation
mai 1, 2014

Ce dont j’ai besoin pour créer

Merveille,

Une fois qu’on a écarté le superflu, qu’on s’est départi d’une bonne part du fatras qu’on croyait indispensable pour créer… Que reste-t-il?

Voici ce dont je pense avoir besoin. Sans quoi je ne peux arriver à rien.

Ma liste est la plus courte possible — parce que tout ce qui vient s’y ajouter peut devenir une raison supplémentaire pour reporter à plus tard le moment de me mettre en mouvement.

Quelques précisions

Par « besoin », je veux dire mes conditions minimales, en-deçà desquelles je n’arrive à rien de bon. Je ne parle pas de conditions optimales mais du strict minimum.

Ce sont mes besoins. Ta propre liste différera probablement de la mienne, et dépendra en partie du domaine dans lequel tu oeuvres, de ton architecture intérieure, etc.

Enfin, quand je dis « pour créer », je fais référence essentiellement à mon activité avec les mots. Des mots que j’aligne pour écrire cette lettre, ou faire avancer un projet de livre, ou clarifier ce que j’ai l’intention de faire avant de mourir, ou jeter les bases de toute autre « chose » que je peux vouloir mettre au monde. En ce qui me concerne, même si au bout du compte le résultat final n’est pas un texte, il y a un passage obligé par des mots sur une page.

Donc. J’ai besoin de:

Liberté

Liberté = pleine autorisation, que je suis seul à pouvoir m’accorder. Liberté de ne pas être à mon meilleur. Liberté de ne pas savoir où je m’en vais. Liberté de sortir du cadre de ce qui est considéré approprié. Liberté de faire une phrase qui commence et se termine par le mot donc: « Donc. »

looking-at

Liberté qui me permet de laisser aller toute tentation de me comparer aux autres et d’être simplement moi-même. Oscar Wilde a écrit quelques aphorismes brillants (et plein d’aphorismes stupides, à mon avis), dont celui-ci:

Soyez vous-même. Tous les autres sont déjà pris.

Visites régulières

Plusieurs choses se produisent si je saute plus d’une journée par semaine mon « écran de travail » (je ne peux plus dire « table de travail » puisque je ne suis pas toujours à une table, et je ne peux plus dire non plus « la page » puisque j’écris essentiellement sur mon Mac ou sur mon iPad).

  1. Un début de résistance s’insinue.
  2. Je perds le contact avec ce que je voulais dire et pourquoi je considère cela important. Un plat refroidi n’a plus rien d’apétissant.
  3. Les autres « choses à faire » prennent le devant de la scène.
  4. Je pense.
  5. Je doute.
  6. La résistance s’accentue encore, etc.

Seul remède: la familiarité suscitée par une fréquentation régulière.

Concentration

Marguerite Yourcenar pouvait s’interrompre en pleine rédaction des Mémoires d’Hadrien pour discuter avec des ouvriers accomplissant des travaux dans la pièce d’à côté. Puis elle revenait à son ouvrage et s’y absorbait complètement, sans délai inutile.

Elle maîtrisait l’art de la concentration.

La minuterie au haut de mon écran m’indique qu’il me reste six minutes cinquante avant la prochaine pause — que je traiterai probablement comme une distraction inopportune en démarrant illico une nouvelle tranche de 25 minutes de concentration.

Pourquoi la minuterie? J’aime accroître l’intensité en marquant clairement le début et la fin d’une période d’écriture. Simple préférence, qui me permet de favoriser ce qui n’est pas une préférence mais un besoin: une pleine concentration. Quelle que soit la longueur de l’exercice.

Assez de repos

Pour tout ce qui touche l’activité créatrice, j’adhère à la « règle d’affaire » édictée Martha Beck, qui va comme suit:

Joue jusqu’à ce que tu aies envie de te reposer; repose-toi jusqu’à ce que tu aies envie de jouer; ne fais rien d’autre.

Tenter de contrevenir à cette règle produit beaucoup de misère et de lutte pour une bien maigre récolte.

Si je manque de sommeil, c’est immanquable: je procrastine, je me sens faible, je papillonne. Je n’ai plus envie de « jouer ». Mon attention rebute à se porter sur quelque chose d’aussi vague et insaisissable qu’un texte en formation. Normal: mon cerveau est alors dans un état idéal pour engranger, rêvasser, contempler, laisser aller.

L’ennui c’est que cela ruine la régularité nécessaire pour produire de façon soutenue. Et que j’ai alors tendance à me juger paresseux, à me fustiger d’ainsi renâcler devant le travail à accomplir. Pensée déprimante entres toutes.

Pour éviter de patauger dans ce marécage, il suffit que je m’assure d’avoir assez dormi. Ou d’y remédier par une bonne sieste!

Temps non-productif

Corollaire du besoin de repos: celui de jouir d’une abondance de temps « perdu », de temps vague, de temps non linéaire, de temps non occupé.

Si mon espace mental est constamment encombré de pensées et de préoccupations… Si mon espace-temps est perpétuellement saturé de choses urgentes à faire… Si je crois que je suis obligé de répondre sans cesse aux demandes et aux besoins des autres… Mon existence est orientée sur la réaction — et toute création devient impossible.

Une direction générale

Je n’ai pas besoin de savoir exactement où je vais. Je peux savourer les infinies subtilités de l’inconnu et de l’inconnaissable (surtout si j’ai réussi à échapper à la transe de croire que chaque moment doit être productif).

Mais j’ai besoin d’une direction. Est-ce que je mets le cap au nord, au nord-ouest? Et pourquoi? « Parce j’ai la vague impression que c’est la bonne direction pour l’instant » est heureusement une réponse suffisante.

Autrement dit, « une direction générale » veut simplement dire que j’ai besoin de faire appel à mon intuition et de m’y fier.

Des semblables

Je ne crois pas que j’écrirais autre chose qu’un journal personnel en l’absence d’un lecteur potentiel. Je ne créerais rien qui ne me serait pas immédiatement utile.

Espérer être reconnu — vouloir être aimé — est une poursuite vaine, qui ne sustente pas.

Heureusement il existe un autre élan, qui gagne en force alors même que tout le reste s’est avéré vide: vouloir faire une différence — parce qu’on aime, parce qu’il y a des semblables.

subway

L’action de créer est ce point de rencontre entre le besoin d’explorer, de se révéler à soi-même par l’expression… Et celui de contribuer à l’évolution de façon même minime, de faire une différence dans la vie de ses semblables en partageant le fruit de cette exploration.

Pour cela, Merveille, mieux vaut avoir besoin du moins de choses possible pour se mettre en chemin.

Ton allié,

Yan

photos: nolifebeforecoffee, Thomas Leuthard

Abonnez-vous à la lettre si ce n’est pas déjà fait: