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mai 8, 2014

Apologie du repos

rhinos
Je me demande si tu te reposes, Merveille. Je veux dire suffisamment. Je parierais que non.

Je ne sais pas si tu réalises à quel point les différents problèmes qui te pèsent viennent du simple fait que tu ne t’es pas suffisamment reposé (ou s’en trouvent grandement amplifiés).

Pourquoi cette question? Parce que j’en vois les effets chez presque chaque personne à qui je parle. Que j’en vois les effets chez moi, régulièrement. Que je sais que je préférerais oublier la question et simplement consacrer plus d’énergie à ce que je veux créer. Et que j’en paie toujours le prix lorsque je fais cette erreur.

Depuis plusieurs années, je conseille des gens qui ont des difficultés de sommeil. Et j’ai vite remarqué que le plus gros défi de la plupart d’entre eux consiste à éviter d’accumuler du stress pendant la journée, d’apprendre à désembrayer périodiquement.

La chose étrange, que je n’anticipais pas et que je constate maintenant que je joue le rôle « d’allié professionnel » avec un plus grand éventail de personnes, c’est qu’à peu près tout le monde est dans le même cas.

Autrefois, je pensais qu’une des fonctions principales d’un coach était d’inciter à faire plus, à viser plus haut, à redoubler d’effort.

Maintenant, je vois que je dois bien plus souvent me faire l’avocat du besoin fondamental de repos (et de plaisir). Celui-ci est tellement négligé, déprécié ou carrément ignoré, qu’il doit se manifester de manière de plus en plus désagréable pour se faire entendre.

Même alors, bien des gens ne font pas 2+2=4. Ils se demandent quel est leur problème. Pourquoi tant d’anxiété? Pourquoi si peu de motivation? Pourquoi un tel mal de dos? Pourquoi cette impression si lourde qu’ils vont finir par y passer? Devraient-ils se botter le cul un peu plus fort? Comment en faire encore plus alors qu’ils sont déjà si épuisés et que leur capacité diminue inexorablement?

De vrais lunatiques, je te dis. De vrais habitants de Laputa.

Jouer, se reposer

En guise d’antidote, revoici encore (pour la deuxième semaine consécutive) la « règle d’affaire » de Martha Beck — règle qu’elle a appris à respecter après des années de fatigue chronique et de fibromyalgie incapacitante:

Joue jusqu’à ce que tu aies envie de te reposer; repose-toi jusqu’à ce que tu aies envie de jouer. Ne fais rien d’autre.

Le plus difficile de cette règle est évidemment le « ne fais rien d’autre ».

J’aime qu’elle ne dit pas « travaille, peine, efforce-toi, persévère » — elle dit « joue ».

J’aime aussi qu’elle articule en quelques mots cette loi si simple qui régit notre fonctionnement: celui du désir, qui revient sitôt qu’on a fait le plein de repos. Pas besoin de se « motiver », alors; notre enthousiasme naturel peut se manifester.

La capacité à désembrayer (pour mieux réembrayer plus tard) est décisive pour quiconque entend créer ou entreprendre quoi que ce soit, et espère le faire avec une maîtrise, une puissance et un plaisir grandissants.

Non seulement pour être reposé et se sentir bien, mais aussi pour penser mieux, voir plus loin, rebondir au lieu de s’écraser.

Désembrayer régulièrement, à chaque saison, chaque mois, chaque semaine — et plusieurs fois chaque jour.

Un indice donné par le coeur

Notre coeur, cet organe qui semble être le parfait exemple d’une activité constante, est en réalité au repos les deux-tiers du temps.

Tu as bien lu.

Comme notre coeur, nous battons au rythme régulier du cycle ultradien, cette variation pulsée de notre niveau d’énergie et de notre capacité d’attention. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, notre énergie fluctue au rythme de ce cycle qui dure en moyenne 90 minutes.

La nuit, il nous permet d’alterner entre différentes phases de sommeil, de passer du sommeil profond à un quasi-éveil (ou à une visite aux toilettes), avant de nous faire replonger.

Le jour, il module notre capacité à prêter attention, à être actif.

C’est l’horloge de notre besoin multi-quotidien de repos. De pause. D’alternance.

Embrayer, désembrayer.

Jouer, se reposer.

Ignorer ce rythme équivaut à nous prendre pour une machine. Mais nous ne sommes pas une machine. Nous sommes une pulsation.

sleeping

L’obstacle numéro un

Quel est l’obstacle numéro un, qui nous fait remettre aux calendes grecques le moment de désembrayer? La culpabilité. Qui n’est pas vraiment une émotion mais une pensée avec le mot « devrais » dedans, comme dans:

« Je devrais m’y mettre ». « Je devrais travailler plus fort ». « Je devrais arrêter de procrastiner et retrouver ma motivation ». « Je devrais me botter le cul ». « Je devrais arrêter d’être aussi dispersée ». « Je devrais arrêter de gaspiller mon temps à me reposer alors que je ne peux pas me le permettre ».

Mais la culpabilité n’est qu’un masque utilisé par la peur pour se donner des airs de Raison. Un mafieux qui a réussi encore une fois à blanchir son argent et à se faire ami avec le maire.

(On en reparle la semaine prochaine, avec quelques idées paradoxales pour remettre la culpabilité à sa place, ok?)

Reposer n’est pas forcer

« Ouais, je sais, il faut que je change cette attitude », dis-tu en hochant la tête et en fronçant les sourcils. « Il faut que je me repose plus. »

(Prononcé tout en se demandant comment pareil exploit pourrait bien être possible dans les circonstances actuelles. Et en se disant que ça ne sera sûrement pas possible pour l’instant.)

Non, s’il-te-plaît, non.

N’essaie pas de « changer d’attitude », ne t’efforce pas de « penser autrement ». Ne transforme pas toute cette affaire en raison supplémentaire de te faire des reproches et d’essayer encore plus fort. Ne te convainc pas qu’il te faut maintenant assumer la responsabilité de te faire changer. Ne t’assigne pas une autre job, un autre « il faut », un autre « je devrais ». Pitié!

C’est beaucoup trop fatigant. Tu n’as franchement pas besoin de te rajouter un devoir de plus. Surtout que ce n’est pas du tout nécessaire.

« Mais c’est difficile! »

Non. Si le poing est crispé, ce n’est pas « difficile » de cesser de serrer le poing. Sauf si on essaie de le décrisper en forçant avec l’autre main — ce qui est franchement contreproductif puisque la main est conçue pour se relâcher d’elle-même si l’on cesse de forcer.

Contente-toi de ralentir suffisamment pour remarquer à quel moment tu cesses d’avoir envie de jouer. Ou remarquer que tu as dépassé ce point depuis un bon petit moment.

Si c’est le cas, ouvre la main et laisse-la se reposer un peu. Va faire une sieste. Va prendre une marche. Regarde dans le vide. Fais du ski aquatique. Invente-toi une aventure.

Mais j’en ai dit assez pour aujourd’hui. Je vais aller me reposer en sortant me promener au soleil. C’est vraiment le printemps aujourd’hui, et ce n’est pas trop tôt.

photos: hypotekyfidler.cz, Colton Witt